La météo : un critère d’investissement désormais indispensable

mapping météosensibilité

Le 16 juillet 2013, le groupe Coca-Cola publiait ses résultats du 2ème trimestre. Le communiqué indiquait un volume de ventes inférieur à ce que les analystes attendaient, reflétant, je cite, un environnement macroéconomique difficile et des conditions météo inhabituellement mauvaises durant le trimestre. Le même communiqué précisait qu’en Europe, les conditions météo avaient été mauvaises dans de nombreux pays, en Amérique les volumes de ventes étaient sous pression en raison d’une météo plus froide et humide que les normales de saison, ou encore en Chine, l’activité était impactée par une météo défavorable. Comme si ça ne suffisait pas, lors de la conférence de presse Gary Fayard, le directeur financier du groupe, a fait référence à la météo à trois reprises, pour dire les choses suivantes : je déteste m’abriter derrière la météo, mais [la mauvaise performance du groupe] est essentiellement due à la météo ; notre industrie est exposée aux aléas de la météo ; nous sommes confiants que les conditions météo finiront par compenser les pertes que nous avons subies

Mais analystes et actionnaires n’auront rien de plus. Combien la météo a-t-elle exactement coûté au groupe ? Quelle est la proportion de la baisse d’activité effectivement expliquée par une météo défavorable ? Coca-Cola a-t-il mal négocié le trimestre ? Est-il possible que la météo ait été défavorable partout dans le monde au même moment ? Comment le secteur des boissons gazeuses et sucrées a-t-il évolué sur la même période ? Bref, on n’en saura pas davantage.

Ce papier, vous l’aurez compris, n’est pas un réquisitoire contre la communication financière du groupe Coca-Cola. Le groupe américain est tout sauf un cas isolé. Si vous utilisez un moteur de recherche en filtrant les éléments climatiques dans les communiqués financiers des sociétés cotées, vous constaterez que la météo est très présente. Elle est là, en général, pour justifier des résultats moins bons que prévus. Elle est aussi utilisée pour mettre en avant la qualité du management qui est parvenu à maintenir des résultats corrects en dépit de conditions météo défavorables.

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Quelques exemples d’entreprises qui évoquent la météo dans leur communication financière

Les choses sont en train de changer rapidement. Le sujet de la météo est pris de plus en plus au sérieux par les analystes et les régulateurs de marché pour trois raisons au moins. La première, c’est que la variabilité climatique augmente et que les conséquences sur le compte de résultats des entreprises sont plus visibles. Pendant des années, les entreprises et les marchés financiers se sont demandé comment intégrer le coût du changement climatique dans leur performance et ont pratiquement renoncé. L’horizon temporel du changement climatique dépasse largement celui de l’entreprise, et encore plus largement celui du dirigeant et du financier, sans parler des incertitudes qui planent autour de la détermination des conséquences financières du changement climatique et du taux qu’il faudrait prendre pour les actualiser. Pourtant, le changement climatique s’accompagne d’un phénomène qui lui affecte les ventes et les profits des entreprises tout de suite, chaque trimestre. Les deux graphiques d’anomalies de température permettent de mieux prendre la mesure du phénomène. Celui de gauche, qui s’étend de 1940 à 2010, montre que jusqu’en 1980, les anomalies chaudes et froides se sont succédées en variant faiblement autour de 0. Depuis 1980, les choses ont changé. Le graphique de droite, reproduit les mêmes anomalies que le graphique de gauche et, à l’échelle, projette la cible de +2°C à horizon 2100, scénario le plus positif de tous puisque d’autres modèles prévoient une hausse des températures pouvant aller jusqu’à 6°C.

Evolution de l’anomalie de température mondiale

Évolution de l’anomalie de température mondiale

La rapidité et l’importance de l’évolution attendue des températures sont autant d’éléments susceptibles d’expliquer le constat publié par l’Organisation Mondiale de la Météorologie en 2012 sur la variabilité climatique : le nombre, la durée et l’intensité des anomalies météo augmentent significativement depuis 10 ans. La carte suivante illustre ces phénomènes un peu partout dans le monde où de nouveaux records de chaud, de froid, de précipitations sont enregistrés à un rythme jusqu’ici jamais observé. En France par exemple, les précipitations ont été supérieures aux normales chaque mois entre septembre 2012 et mai 2013, les températures ont été inférieures aux normales chaque mois entre janvier et mai 2013 et l’ensoleillement a été inférieur aux normales chaque mois entre décembre 2012 et mai 2013. Le mois d’avril 2013 en France est une illustration parfaite des changements que l’on observe. En moyenne, la température a été conforme aux normales, mais avec une amplitude de près de 7°C avec de très fortes gelées suivies de très fortes chaleurs, certaines villes du nord de la France enregistrant à quelques jours d’intervalle les températures les plus hautes et les plus basses jamais enregistrées. Ces anomalies ne sont pas sans conséquences sur le pilotage de la rentabilité des entreprises.

 

WMO Provisional Statement on the State of Global Climate in 2012

Source : WMO Provisional Statement on the State of Global Climate in 2012

La deuxième raison qui pousse les analystes à s’intéresser à la météo, c’est qu’on comprend beaucoup mieux aujourd’hui comment la météo influence le compte de résultats des entreprises en s’appuyant sur des analyses de météo-sensibilité très fiables. L’analyse de météo-sensibilité a pour objectif de mettre en évidence la part de l’écart de performance qui est causée par des conditions météorologiques anormales. En pratique il s’agit tout simplement de mettre en évidence la relation mathématique entre l’indicateur de performance de l’entreprise (volume de ventes, coût de production, résultat net) et un ou plusieurs paramètres météo. Cette relation permet ainsi de traduire immédiatement l’impact d’une anomalie de 1°C, de millimètres de pluie ou encore de durées d’ensoleillement sur la performance de l’entreprise. La plupart des entreprises ont une activité qui varie au cours de l’année, et la relation mathématique de météo-sensibilité varie également en fonction des mois de l’année.

Dès lors que la relation entre business et météo est établie, grâce aux bases de données météo, il est facile d’injecter les valeurs historiques des anomalies climatiques dans la relation de météo-sensibilité pour déterminer la perte moyenne, la perte maximale et la volatilité de la performance de l’entreprise dues à la météo. Ces informations permettent d’une part aux dirigeants de mieux appréhender le risque que la météo fait peser sur leur activité et décider le cas échéant de couvrir une partie des pertes potentielles à l’aide de contrats indiciels classiques du type call, put, collar, swap, l’indice étant bien entendu la variable météo responsable des pertes éventuelles. Elle permet d’autre part aux analystes de mieux évaluer le risque lié à un actif, étant entendu qu’un actif risqué sera davantage sanctionné par une prime de risque plus élevée.

 

Exemple d’analyse de météo-vulnérabilité

Exemple d’analyse de météo-vulnérabilité

L’étude de météo-sensibilité peut être faite à l’échelle d’un produit, d’une famille de produits, d’une entreprise ou d’un secteur. Elle peut être réalisée sur une zone géographique très ciblée ou au contraire sur un pays ou sur une multitude de pays. Meteo Protect, spécialiste de la gestion du risque climatique, a développé une base de données très complète couvrant pour de nombreux pays l’ensemble des secteurs d’activités. Cette base de données permet pour chaque secteur de connaître l’influence d’une anomalie de température, de précipitation, de vent, etc. sur le chiffre d’affaires du secteur concerné en un seul clic.

coefficients d’impact

Exemple de coefficients d’impact (%) correspondant à une anomalie de 1°C

Tout ceci nous amène à la troisième raison qui pousse la communauté financière à s’intéresser à la météo : un analyste qui connaît la vulnérabilité d’un secteur ou d’une entreprise aux conditions climatiques et qui suit l’évolution de la météo au cours du trimestre est en mesure d’ajuster ses conseils d’investissement et d’en faire profiter ses clients. Il peut le faire d’autant plus facilement qu’il y a nécessairement un délai entre le moment où un trimestre se termine et le moment où les résultats sont publiés. Les conditions climatiques du trimestre sont connues dès le dernier jour du trimestre, et l’impact qu’elles ont eu sur un secteur ou une entreprise se déduit immédiatement. Prenons l’exemple d’une entreprise qui réalise des ventes au Royaume-Uni, en France, en Italie, en Espagne, en Russie, et aux Etats-Unis. Dans son secteur, l’analyste qui travaille avec Meteo Protect connait la relation entre chiffre d’affaires et température du deuxième trimestre pour tous les pays dans lesquels l’entreprise évolue. A la fin du trimestre, l’anomalie de température observée permet de calculer l’impact de la météo pour chacun des pays. Il suffit ensuite de pondérer en fonction de la répartition géographique de l’entreprise concernée pour obtenir l’impact global de la météo sur le chiffre d’affaires de l’entreprise. Dans l’exemple développé dans le tableau suivant, l’impact de la météo du 2ème trimestre est une perte de 12.1% de chiffre d’affaires.

Exemple de coefficients d’impact (%) correspondant à une anomalie de 1°C

Exemple de coefficients d’impact (%) correspondant à une anomalie de 1°C

L’analyste peut alors ajuster sa prévision. Il sera également en mesure d’interpréter plus rapidement les résultats de l’entreprise lorsqu’ils seront publiés quelques semaines plus tard. A titre d’exemple, si l’entreprise publie des résultats en baisse de 15%, et que l’impact de la météo n’a été que de 12.1%, il en déduira que la croissance organique du chiffre d’affaires est négative et pourra engager une discussion plus informée avec les dirigeants de l’entreprise pour comprendre les raisons de cette baisse d’activité.

Exemple de coefficients d’impact (%) correspondant à une anomalie de 1°C

Exemple de coefficients d’impact (%) correspondant à une anomalie de 1°C

De fait, la simple connaissance de la météo est une information précieuse. Quand on compare par exemple la température du 2ème trimestre 2013 par rapport à la température de 2ème trimestre 2012, on constate qu’elles ont été plus froides à peu près partout sauf en Irlande et au Danemark. On peut donc s’attendre légitimement à ce que les entreprises dont les ventes sont pénalisées par des températures froides publient des résultats moins bons qu’en 2012 à périmètre constant ou tout au moins des résultats inférieurs aux attentes. Le constat qu’on fait en 2013 sur la météo est un pied de nez à tous les dirigeants convaincus qu’il suffit de répartir géographiquement son business pour éliminer le risque météo. Erreur ! Ce n’est pas parce qu’il fait froid en France qu’il ne fait pas aussi froid aux États-Unis ou au Brésil. La diversification géographique ne suffit pas à éliminer le risque météo et Coca-Cola est là pour en attester.

Anomalies de température 2ème trimestre 2013 par rapport au 2ème trimestre 2012

Anomalies de température 2ème trimestre 2013 par rapport au 2ème trimestre 2012

Les dirigeants d’entreprises sont prévenus. Analystes, investisseurs et régulateurs sont désormais capables d’engager une discussion informée sur les conséquences financières de la météo sur un secteur ou une entreprise. A chaque fois qu’une entreprise s’abrite derrière la météo pour excuser des résultats décevants, elle s’expose désormais à des questions légitimes sur les risques effectivement encourus, et, plus important encore, sur les mesures opérationnelles et financières que les dirigeants ont mis en place pour gérer les conséquences d’une météo défavorable.